Dans "
Théorème" de Pier Paolo Pasolini, Terence Stamp est un envoûtant ange silencieux qui brise les barrières sociales et entre les sexes dans une famille de la grande bourgeoise italienne qui étouffe sous le poids des convenances et des carcans. Cet inconnu, qui fait tomber tous les membres de la famille un à un (y compris la gouvernante), représente cette libération sexuelle des années 60 et 70.
Dans les années 80, on a pu voir toute une génération de brillants et lumineux trentenaires tombée sous l'épidémie du Sida qui a privé notre société de quelques esprits fulgurants. On peut se demander si cela n'aurait pas un peu provoqué le grand creux des années 90. La société de consommation nous impose une image violente des rapports et nous inculque une modélisation très forte, l'homme est objet, la femme est objet, chacun se prend, se jette, s'utilise et ils finissent souvent seuls. Chacun est une marchandise, le summum étant le
service de rencontre Meetic. Les rapports hommes-femmes au fond se sont masculinisés.
Quarante ans après la révolution sexuelle (et cette mythique et bien française génération 68 qui ne cesse de nous raconter sa glorieuse jeunesse et nous imposer son modèle), on peut se demander si dans la liberté totale, il n'y a pas une forme d'aliénation. Dans ELLE, j'ai lu un entretien de Charlotte Rampling racontant qu'il y a une exubérance dans le discours sur la sexualité et finalement peu de choses concrètes derrière et le refus de l'image de la femme épanouie de 60 ans (alors que les hommes du même âge ne sont pas eux très attrayants). On en parle... on en parle, il y a un discours dominant, extravagant, expansif et souvent peu réaliste. D'autant que les femmes voient bien que les hommes ont peur d'elles et se contentent très bien de leur solitude plutôt que de se confronter à la gente féminine, c'est une forme de tabou moderne.
On aime bien ridiculiser les jeunes chrétiens et leurs valeurs. On critique moins les jeunes femmes musulmanes françaises qui dans les banlieues ne peuvent se marier qu'avec un certificat de virginité (voir référence à un doc diffusé par Public Sénat
évoqué par Sylvain Attal). Ce qui implique bien des servitudes et des choses que l'on tait. La société est culpabilisante vis-à-vis des célibataires femmes. Et vite, on vous pousse dans le syndrome Brigdet Jones : "il faut pleurer en pyjama avec un grand pot de glace entre les mains", quitte même à inventer des problèmes : femme + trentenaire + célibataire = attention danger, vite prenez-vous la tête, l'horloge biologique n'attend pas, trouvez un mec et faites un môme vite fait et tout ira bien. Quant aux garçons, ils aiment nous donner l'image du célibataire à la vie dissolue que tout le monde apprécie, bien de ceux-là jouent jusqu'à la quarantaine ou la cinquantaine et, affaiblis, finissent père sur le tard avec une jeunette qui les domine secrètement. Car ils ne supportent pas les femmes de leur âge et les intelligentes le leur rendent bien. Tout ça pour ça !
Il y a une forme de normalité à afficher pour s'affirmer : un besoin de s'étiqueter hétérosexuel, homosexuel, féminin, masculin, vous obligeant au passage à choisir une communauté donnée quitte même à le surjouer et si l'on ne sait pas trop où vous en êtes, on ne vous aime pas. Ce week-end, un article paru dans
Libération "L'abstinence n'est pas un drame" (imaginez ça dans le journal de July !) donne un petit coup de lumière original. Ce n'est pas un journaliste de
La Croix qui sort ce bouquin "No Sex Last Year" (La Vie sans sexe), c'est David Fontaine qui travaille au
Canard enchaîné. Il a fait le portrait de douze trentenaires abstinents pour quelques temps.
Petits extraits de l'entretien :
"
Fini l'insouciance, les «no sex» refusent de dissocier le sexe de l'amour. En filigrane, c'est aussi la divergence entre les sexes qui rend la rencontre plus compliquée. Face aux exigences contradictoires imposées par la société, les femmes comme les hommes sont dans une phase de transition. Ce réajustement est propre à cette génération".
"
Ces trentenaires sont un peu les enfants perdus de la génération de 68, qui a fait vaciller le modèle du couple. Leur abstinence peut être perçue comme une réaction de rejet face au modèle de liberté sexuelle hérité de leurs parents. En résistant passivement, ils remettent ainsi en cause le dogme de la prétendue normalité sexuelle et cette logique capitaliste de l'économie libidinale, qui détourne le désir pour faire vendre."
Tiens donc, il semblerait que l'on se rende compte peu à peu que des gens peuvent refuser comme une posture politique le modèle établi de cette société de la consommation et de la compulsion sexuelle. Va-t-on cesser de culpabiliser ceux qui ne veulent pas tout, tout de suite et avec n'importe qui ? Tous ceux-là n'osent pas parler. Une jeune femme célibataire (et abstinente) doit pleurer toute seule dans son lit. Un jeune homme dans le même cas doit surtout dissimuler, de crainte de ne pas passer pour un vrai homme auprès de ses copains et des autres. Cette hypocrisie serait culpabilisatrice. On peut penser le contraire : ne pas être esclave du diktat des plaisirs immédiats, une forme de résistance secrète... Une forme aussi de maturité neuve, voila du vrai, du sincère, de l'amour (car au fond, c'est aussi de cela dont il s'agit, d'affection, de tendresse et d'amour). Certains liens de dépendances ancestraux se dissolvent, on ne dépend plus économiquement les uns des autres, ni sexuellement (sexe et pouvoir). Là, une page nouvelle pourrait s'écrire, les relations gratuites, indépendantes et finalement bien plus libres puisque consenties librement. Mais la liberté fait peur autant dans les années 60 que dans les années 2000... Je pense qu'un modèle plus féminin va s'imposer dans notre société. Et que le modèle dominant-dominé est amené à disparaître dans l'évolution humaine.
Photo : Campagne d’affichage gracieuse "
Et si on parlait d’amour...", Les Humains Associés, 1988, photo de Natacha Quester-Séméon-H.A
[MàJ] 9 juin
A ce sujet :
Figaro Madame :
No sex in the city, à propos du livre de Jean-Philippe de Tonnac "La Révolution asexuelle".
La vie sans sexe, OkCowBoy.
S'ouvrir au plaisir sexuel
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